20/08/2018

Les miettes

Dans les rayons d'une librairie, l'autre jour, je suis partie à la recherche d'un livre sur les troubles alimentaires du nourrisson; un livre médical, un livre de témoignage ou tout autre livre éventuel sur le sujet. Je n'ai rien trouvé. Ce moment m'a toutefois permis de rire un petit peu grâce à l'oeil aiguisé pour les conneries, de la marraine de ma fille. Egarées dans le rayon développement personnel accolé au rayon parents, nous avons donc pu lire en diagonale les quatrièmes de couvertures d'oeuvres expliquant le "slow parenting", "le positive parenting", "on ne nait pas parents on le devient" (ah ouais, sans blague..) "le guide du bébé vegan" "bébé heureux avec sa cuillère" "allaiter jusqu'à 3 ans" "comment rester femme en étant mère" "la slow sexualité" "s'épiler le bikini après une épisiotomie", non je déconne mais j'ai par contre vraiment vu un article sur ce sujet passer sur un site dit, féminin; monde de merde où même après ce genre d'événement on vient te gauffrer la cervelle avec des injonctions à la douceur.
Bredouille je fus donc dans mes recherches.  Soyons clairs, je suis même allée dans le rayon médecine où je n'ai rien trouvé. 
On se doit donc d'être heureux ou plutôt non , ce monde de merde nous demande, nous ordonne, de bien vouloir être des parents performants, parfaits. D'avoir des enfants en parfaite santé qui suivent magnifiquement les courbes de tailles et poids érigées par l'OMS. Les bébés doivent être allaités longtemps mais pas non trop non plus après 6 mois-un an et si possible pas en public; ces derniers doivent manger de jolis petits plats préparés avec amour par maman avec les jolis produits bios- locaux du marché et avoir de jolis petits plis gracieux aux cuisses. Papa aimerait avoir un congé paternité mais ne peut pas pour ne pas entraver la florissante économie Suisse et maman doit retourner au travail après quatre mois, six, si elle a pu prolonger un peu et être souriante, pimpante avec la ligne d'avant et surtout être performante sans aller chercher une fois par semaine son enfant malade à la garderie si par miracle elle a eu une place avant ses deux ans. 
Toutes ces injonctions de merde renvoient toutes à la même chose, si tu veux des enfants et que tu en as, c'est ton problème, pas celui de la société, avoir une famille dans un pays ultra capitaliste, c'est une affaire privée et une image d'Epinal  à afficher tout sourire. 

Je suis amochée, beaucoup. Depuis que Wilma est arrivée par une incision un après midi froid et ensoleillé de février, je me suis oubliée. Elle est notre deuxième enfant et sans doute que peut-être avant elle, on pensait être comme ce que la société attendait de nous. On ne pouvait pas prévoir tout ça, rien ne nous avait préparé à ça. Neuf semaines au total d’hôpital en six mois, des questions médicales sans réponses, des examens dans tous les sens, de la fatigue absolue, du stress, des peurs, des colères, des doutes. Sans doute qu’à un moment j’ai pour ma part culpabilisé à me demander où était ma part de responsabilité dans ces évènements. Sans doute que j’en ai aussi voulu à mon enfant, mais cette dernière n’y est pour rien, n’a rien choisi et continue de ne rien décider. Ce n’est pas de sa faute si elle est née avec cette petite malformation cardiaque et encore moins de sa faute si cela l’a empechée de manger. À trois semaines de vie jusqu’à ses quatre mois, elle aura donc mangé par le biais d’une sonde naso gastrique. Cette sonde nécessaire à un moment donné aura donc laissé des séquelles importantes, traumatiques et pour lesquelles le corps médical n’a pas de solution globale et réfléchie. 
Wilma mange à présent seule mais ne mange pas vraiment comme un bébé de son âge devrait. Les réflexes qui s’acquièrent pendant les premiers mois de vie lui auront donc été entravés par l’urgence de la nutrition et l’absence de prospective du corps médical. Régler les urgences et renvoyer à la maison. Pendant six semaines nous aurons été à la maison avec notre fille, sa sonde et la pompe de nutrition, à la « gaver » comme ils disent encore à l’hôpital ; à en avoir mal au bide de la voir pleurer, de la voir vomir au moins une fois par 24heures, de la voir hurler quand il fallait lui remettre ce tuyau qu’elle arrachait bien trop souvent. Plus de vie normale, plus de vie sociale car pas évident d’aller plus loin que chez soi quand bébé mange grâce à une pompe.
En dehors de la cardiologue (respect éternel à la Professeure S) aucun médecin n’a anticipé la suite, personne n’a pu répondre aux appréhensions de quand on pourrait la débarasser de ce tuyau. Il aura donc fallu la sevrer, comme une drogue. Il lui aura fallu et lui faut encore retrouver, trouver tout court, des réflexes de nourrisson bien plus jeune qu’elle, toute seule, accompagnée par nous et par le réseau que nous avons bien été obligés de construire tout seuls tant le corps médical a failli à son devoir sur le sujet.

Nous avons réussi ça, cet accompagnement et pourtant rien n’est terminé car la faire manger chaque jour est un défi. Elle ne semble pas avoir faim. Quand ça vient, elle ne semble pas savoir manger. Elle ne fait pas le lien entre faim et satiété avec manger au milieu. Elle fait comme elle peut, comme la championne qu’elle est. Un bébé normal, qui se marre, qui tente d’avancer à quatre pattes et qui refuse de dormir car il y a trop de choses à faire pour perdre ce temps. 

Moi je me sens vieille, je ne me regarde plus trop car je n’ai pas très envie de me voir, je ne trouve pas souvent le sommeil, je suis inquiète et je n’arrive pas à lâcher. Quand elle ne mange pas assez, je grignotte pour quatre, je compense. Je dois reprendre ma vie, retourner travailler dans très peu de jours mais je ne sais pas comment faire. J’ai encore beaucoup de colères par mon lien malmené par ce hasard couplé à ce monde de merde.
Parfois il me semble que du moi d’avant , il ne reste que des miettes. 

Les miettes ; cette maman qui traverse une épreuve similaire  et avec qui j’échange beaucoup aime à dire ce mot pour se qualifier.  C’est comme ça qu’elle se sent et je la comprends. Nous sommes ces mamans en miettes, un club un peu étrange pour lesquelles il n’y a pas de livres dans les librairies. 
Je vous vois celles et ceux qui ont lu jusque là (vous ne devez pas être nombreux) à vous inquiéter pour moi. Il ne faut pas.
Je partage comme d’habitude mes états d’âme, c’est mon fond de commerce… enfin non pas vraiment car je n’en vis pas mais vous voyez l’idée.
Ce qui compte aujourd’hui c’est là où nous sommes arrivés avec elle. Un ami très cher nous le rappelait encore hier. Au lieu de voir le biberon à moitié plein on doit le voir à moitié vide ! Oui dans le cas de Wilma, le positif est l’inverse du proverbe de base. C’est compliqué, on est loin d’une vraie normalité mais elle mange. Grâce à elle, à nous et aux montagnes que l’on essaie de déplacer pour ne pas avoir jamais à revenir en arrière.

Dans ces miettes, il reste néanmoins ces colères face aux plâtres que l’on met sur des jambes de bois. L’absence d’approche globale des problèmes de santé. La lâcheté d’une médecine de colloques et de grandes visites qui évite de trop devoir parler au patient et dans le cas présent aux parents. Une médecine qui fait aussi de son mieux avec son evidence based et qui balaye de la main toute approche moins classique et qui sort un peu de ses limites pourtant bien vite atteintes. 

Dans ces miettes il y a aussi l’espoir de la suite, l’impatience de l’avenir à vivre avec deux enfants formidables, avec leurs spécificités et leurs énergies émouvantes. 
Avoir des enfants dans un monde où cela reste une affaire privée, où rien de rien n’est mis en place pour aider les parents dont malheureusement l’enfant est malade ou ne correspond pas vraiment aux couvertures des livres de « slow parenting » ridicules , c’est faire le deuil de nos insouciances narcissiques d’avant. C’est accepter que beaucoup d’amis se font la malle tant c’est difficile pour eux de savoir où se mettre, c’est accepter que le temps passe à la fois très vite mais trop lentement et c’est pour la première fois de ma vie souhaiter être un an ou deux plus tard, pour voir.

Enfin dans ces miettes il y a le désir de se donner un peu de temps afin de se reconstruire, car on se le doit, tenter de s'apaiser un peu, de reprendre le cours de la vie sans avoir envie de tarter tous ceux qui veulent bien faire en te conseillant de lâcher prise car c'est bien connu que moins tu penses aux choses et mieux ces choses vont. 
Ce que ces braves ignorent sans doute, c'est que dans le lien malmené par un tuyau de plastique stérile, lâcher prise équivaut à laisser sombrer nos forces et celles de notre bébé. Car pour conclure je tiens simplement à préciser que ce proverbe qui dit qu'"un bébé ne se laisse pas mourir de faim" est une connerie sans nom quand il s'agit de bébés à qui on a entravé le développement des réflexes, certes pour les sauver, mais qui du coup n'ont pas le bon programme intégré, en quelque sorte.

Nous sommes donc supposés ressortir de tout ça plus forts, enfin c'est ce que le monde attend de nous sans doute, pour valoriser l'expérience sur nos CV de parents. C'est tellement disruptif d'avoir un enfant pas tout à fait comme dans le rayon de développement personnel... 
Bon.. et bien là tout de suite, je réclame le droit d'être amochée, d'être en miettes. J'ai toujours aimé la contradiction.
Plus sérieusement, ne vous inquiétez pas, cela ne durera pas toujours, mais cela dure maintenant et les miettes ne sont pas encore sèches. 
Bisous.

    



    Oeuvre de ©Mathilde Teinturier présentée dans le Hall du CHUV en mai 2018



28/05/2018

Nouvelles du tunnel n°2 et petit chemin de déconstruction

Est-ce qu'il existe un mot en français qui traduit l'ambivalence d'un ressenti ? celle qui te fait ressentir en même temps une forme de tristesse lasse et de satisfaction joyeuse...? J'ai beau chercher, je ne trouve pas. Cela ne rend pas mes introspections quotidiennes très confortables car je déteste ne pas trouver le mot qui convient. Quoiqu'il en soit, cet état sur lequel je ne peux pas mettre de qualificatif, est celui dans lequel je me trouve en ce moment. Pourquoi?
Parce que le dernier contrôle cardiologique de Wilma est bon, enfin les pronostics sont bons; sur les deux communications dans son coeur qui ne devraient pas être là, une s'est quasi complètement refermée et l'autre s'est réduite de moitié. Ainsi, si cela continue, ce petit coeur en gruyère de dessin animé (puisqu'on sait tous et toutes qu'il s'agit en fait d'emmental) ne devrait pas subir d'opération. 
C'est une formidable nouvelle n'est-ce-pas?! Mais voilà... elle ne mange toujours pas sans l'aide de ce petit tuyau dans son nez. Selon sa cardiopédiatre, dont les compétences ne sont décidément pas à mettre en doute, (je la surnomme "URSS") il est à présent impossible que ses problèmes alimentaires continuent de venir de son coeur car, même si pas encore guéri, il va mieux et ne cause plus d'insuffisance cardiaque ni de surcharge de l'artère pulmonaire (oui entre temps j'ai fait médecine sur Wikipédia et dans les groupes Facebook de parents d'enfants avec des cardiopathies).
Donc pour elle, une explication possible est qu'elle soit devenue dépendante à la sonde naso gastrique; elle souhaite donc l'hospitaliser pour tenter un sevrage. On entre au CHUV demain. 
Je ne vous cache pas que j'y vais un peu à reculons même si je suis la première à souhaiter qu'on se débarrasse de cette satanée sonde. Voilà donc pour les nouvelles du tunnel. C'est plutôt en bonne voie évidemment et je devrais me réjouir. Il y a une chose que j'ai apprise depuis ces trois mois et demi, c'est qu'il faut garder la tête froide pour pouvoir la garder sur les épaules. Je pense que je serai capable d'être vraiment soulagée et heureuse qu'au moment où ma fille sera considérée comme totalement guérie, et cela implique donc qu'elle mange par elle même. 
Demain, donc, nous entrons au CHUV pour ce sevrage, sans savoir quand nous en sortirons. Demain donc, il va nous falloir à nouveau "dealer" avec le cortège de médecins assistants, de chef.fe.s de clinique et de médecins cadres qui changent plus ou moins toutes les semaines, à qui il va falloir expliquer à chaque fois le dossier de Wilma et qui auront chacun.e leur tour des idées valables ou saugrenues. Il faut avoir confiance, bien sûr. Heureusement toutefois que "URSS" sera au même étage et pas loin pour superviser si cela ne se passe pas bien cette fois. 
Je suis dure avec les soignant.e.s, je sais, je suis une maman pénible. Mais sincèrement, quand après plus d'un mois à l'hôpital de l'enfance, une des médecins nous dit "faut rentrer chez vous car au final ici, on ne vous fait plus que le gite et le couvert" alors que votre fille ne mange toujours pas et qu'elle n'a eu que deux examens en 5 semaines...on a quand même envie de casser des meubles.
Malgré tout, j'avoue que nous allons mieux, on s'habitue à tout peut-être, mais aussi parce que cette enfant nous montre chaque jour comme elle se bat, comme elle rigole, comme elle nous sourit et on sait que bientôt, ce sera derrière nous. Enfin on l'espère. Parfois j'ai peur qu'il y ait de nouvelles mauvaises surprises, ce genre d'épreuve rend un peu parano. J'ai peur qu'on lui trouve une autre maladie, une autre malformation quelque part, qu'elle ne parvienne jamais à manger seule ou qu'elle développe trop de troubles d'oralité. D'un autre côté, je me dis que ça suffit à présent, et qu'il n'y a pas de raison que cela ne s'arrête pas et que l'on puisse retrouver une vie un peu normale.
Partir quelques jours en vacances avec les kids par exemple, se promener avec Wilma sans que les gens la regardent bizarrement et avec insistance parce qu'elle a une sonde et des sparadraps. Ne plus être dépendants des heures de repas à la pompe et donc dépendants de notre domicile, voir des ami.e.s, faire des trucs, des choses, autre chose. Et se dire que non, peut-être, elle n'aura pas à être opérée "à coeur ouvert",  expression utilisée à outrance sur les forums de parents d'enfants cardiopathes comme pour montrer à quel point c'est plus grave et plus important. Alors oui bien évidemment ça l'est, mais c'est surtout je crois pour ces parents une façon de dire que ce sont eux qui survivent à cette opération, peut-être plus que leur enfant qui n'en gardera qu'une longue cicatrice sur le thorax. 
On gère comme on peut ces épreuves, avec des bagages différents et inégaux, c'est comme ça.
Ahhh, ces forums. Je ne pensais pas qu'ils pourraient m'être d'une vraie aide ni qu'ils me permettraient de faire la connaissance de personnes formidables avec qui échanger sur le seul sujet qui nous passionne vraiment en cette période de nos vies. Ils sont aussi par contre des endroits où la faillite de l'orthographe est extrême, mais je ne souhaite pas que l'on m'accuse de mépris de classe, je constate ça uniquement d'un point de vue sociologique. Dans la même idée, ce sont des plages d'expressions de croyances et de constructions qui peuvent parfois faire sourire ou inquiéter. Si la grande majorité des parents sur ces forums ont confiance en la médecine classique, la cardiologie en effet, ne laisse que peu de place à l'homéopathie, ces fils de discussions m'ont montré à quel point la parentalité d'enfant malade faisaient ressortir des schémas, des blocages, des frustrations et des colères. Beaucoup par exemple, préfèrent se fier aux explications des parents du forum plutôt qu'à celles de leurs médecins après un contrôle. De là à y voir un gros problème de communication de la part des soignant.e.s il n'y pas beaucoup de pas à faire. Il y a aussi parfois une sorte de concours des parents qui ont les enfants qui ont le plus souffert, ou qui ont eu le plus d'opérations avec les vieux qui "savent" et qui expliquent et interviennent à chaque fil de discussions.
De plus, ces espaces sont considérés comme safe par la plupart des intervenant.e.s, ainsi les gens n'hésitent pas à partager des photos de leurs enfants sous toutes les coutures et à comparer leurs cicatrices. Il y a aussi les photos des tatouages qu'ils et elles se font (souvent elles en fait) des fréquences cardiaques de leurs enfants ou de leurs prénoms. J'ai même vu passé il y a peu de temps quelqu'un qui regrettait de ne pas pouvoir se faire faire un scarification pour avoir la même cicatrice que son enfant mais qui malgré tout allait se faire tatouer l'équivalent au même endroit. 
J'en suis restée assez dépassée par une telle volonté, j'avoue. Je me suis aussi un peu tapé le front avec le plat de la main en me demandant combien d'années de thérapie il faudrait à ces parents pour dépasser ces souffrances, les leurs mais aussi celles de leurs enfants qu'ils et elles doivent exprimer par procuration puisque ces derniers souvent encore bébés ne sont pas à même d'exprimer. C'est une double peine en quelque sorte.
Puis je me suis reprise, j'ai rangé mon sarcasme habituel dans un tiroir de ma tête et je me suis rappelée que j'en faisais partie de ces parents. Que sans doute, moi aussi, j'irais me faire tatouer quelque chose après tout ça. Que moi aussi il m'arrivait de démarrer un fil de discussion en demandant conseil et que moi aussi j'avais repris une thérapie pour pouvoir gérer en parallèle et que c'est une question d'hygiène mentale urgente. Bon le problème souvent, c'est que ces parents ne demandent pas d'aide pendant et se ramassent la claque après. La seule fois où j'ai demandé à une maman qui me disait galèrer moralement si elle voyait quelqu'un pour l'aider, cette dernière m'a répondu qu'elle allait très bien merci. Double peine donc et deux poids deux mesures, les masques sociaux des forums et les ressentis bloqués d'ordre privés; on s'étale tout en gardant pour soi ce qui fait vraiment mal. Simple, basique.
Il est difficile de rester dans la bienveillance constante, difficile de faire confiance, de continuer à avancer quand le hasard de la vie vous vole du bonheur au profit d'une joie en demi teinte. 
Quand on devient parents, on se rend compte que nos enfants nous apprennent plus sur nous-mêmes que nous ne le pensions possible. Ils sont là, bébés, ne pouvant pas encore parler et pourtant s'engage avec eux dès la naissance une discussion de la connaissance, une révélation quasi mystique quant à l'existence. Quand on met au monde un enfant qui en plus arrive avec une malformation et donc une maladie, cette conversation en est encore plus dense et surtout empreinte quelquefois de plus d'ambivalences. Il est compliqué de rester conscient de ce que cela provoque, des peurs de perte comme des peurs de rancoeurs, de surprotection ou encore parfois de désintérêt par épuisement. Pire encore, la question de l'amour que l'on ressent, du lien que l'on retient un peu comme pour ne pas trop souffrir si cela tournait mal.
Identifier ces ressentis et surtout être à même de les exprimer est un exercice qui peut être si pénible qu'à la fin, je ne peux que comprendre l'envie de se faire tatouer une fréquence cardiaque plutôt que de s'exprimer consciemment. Ce genre de moments de vie plonge dans une vase si sombre qu'être lucide et conscient, semble bien impossible.
Voilà, je vous aurais bien parlé d'autre chose, de croyances ésotériques qui m'interrogent, des dernières polémiques dans mon si cher pays qu'est la France, le voile de la représentante de l'UNEF (je me serais encore faite traitée d'islamo-gauchiste), cet homme qui se voit naturalisé pour avoir sauvé un enfant de façon hallucinante et qui ne l'aurait sans doute pas été sans son geste formidable (comme si le passeport devait se résumer à l'héroïsme), de féminisme (non il n'y a pas de hiérarchie dans les combats) d'écriture inclusive (je ne sais pas faire le point médiant sur mon ordi et ça m'énerve) de la Russie (parce que c'est mon autre passion) de mes presque 40 ans (deux enfants, corps en ruine, je sais on s'en fout mais ça fait mal quand même) de mon récent mariage (oui j'ai changé de nom de famille, j'ai choisi de perpétuer une norme patriarcale, pardon) de mon manque de sorties culturelles (comme dirait une quadra, oh wait...ah ben oui j'ai 40 ans cette année) de mon manque de voyages (en Russie mais pas seulement) de mes interrogations professionnelles (que compte tenu de mes prochains 40 ans, je ne peux plus trop me permettre) de mes plans de carrière (non je déconne)...sinon je vous ai dit que j'avais 40 ans cette année?
Voilà, je vous aurais bien parlé de tout ça aussi, mais en ce moment je n'ai pas trop de place pour autre chose que ce dialogue avec mon deuxième enfant qui chaque jour m'apprend un peu plus sur le mystère de nos cellules, de nos pensées, et pour cela je ne peux que lui dire que je l'aime et lui dire merci.




30/04/2018

Nouvelles du tunnel

Nous sommes rentrés. Après un peu plus d'un mois d'hôpital, nous sommes à la maison, les quatre, en famille. Wilma n'est pas guérie, rien pour l'instant ne peut indiquer quand elle le sera. Elle mange majoritairement par le biais d'une sonde naso-gastrique et d'une pompe. Nous faisons le nécessaire pour qu'elle mange ce qu'elle doit, nous faisons le nécessaire pour qu'elle reçoive son traitement aux heures prescrites, nous faisons le nécessaire pour que les sparadraps qui fixent la sonde à son visage ne lui fassent pas d'irritation, de marques, de plaies. Nous faisons le nécessaire et nous attendons que le temps passe, que le prochain contrôle arrive, qu'un "miracle" fasse éviter l'opération, nous espérons qu'elle se mette à manger tout ce qu'elle doit toute seule et qu'elle grandisse bien et en bonne santé. Cette attente est insupportable; ce flou, cet inconnu, nous mettent en colère ou nous poussent à la lassitude et souvent à la tristesse. Le manque de sommeil accumulé depuis sa naissance nous rend vaseux et nous donne le vertige. Comme un lendemain de fête perpétuel, une gueule de bois sans fin, l'alcool en moins.

Il a été question d'opération pour refermer les trous de son coeur. Au début on nous avait dit que cela pourrait attendre jusqu'à ses deux ans, mais les problèmes d'alimentation font qu'ils n'attendront sans doute pas autant. Il a été question du mois de juin, mais tout dépendra du prochain contrôle et peut-être encore de celui d'après...qui sait. 
Avoir un enfant comme Wilma, c'est s'ouvrir à un nouveau monde médical et à d'autres parents avec des enfants avec d'autres cardiopathies bien plus graves. C'est apprendre leurs noms et leurs spécificités, c'est apprendre que le terme "souffle au coeur" est un terme générique et lambda mais qui désigne de bien différentes choses. C'est s'intéresser d'un coup au Dr Prêtre, le chirurgien cardiaque pédiatrique du CHUV, c'est lire son livre et le trouver formidable. C'est discuter avec d'autres parents sur des groupes Facebook et se rendre compte que ces enfants se battent comme des fauves.
C'est aussi et surtout, regarder par la fenêtre, se satisfaire du soleil qui est enfin là, sortir un peu de ce coeur en hiver pour souhaiter un peu que celui ci fleurisse enfin.

La conscience est parfois mesquine, elle ne laisse pas tranquille nos cerveaux fatigués, les questions et les doutes sont constants. Les médecins n'aident pas vraiment pour ça d'ailleurs. La veille de la sortie de l'hôpital, certains et certaines mettaient encore en doute que le coeur soit la seule raison aux problèmes alimentaires de Wilma, même la cardiologue continue de le faire à chaque contrôle. Notre fille n'a pas des symptômes qui rentrent dans les cases de "l'evidence based medecine". Ils ont pourtant cherché autre chose, ils n'ont rien trouvé. Alors par élimination, ils reviennent à sa cardiopathie, "ça doit quand même être ça".
Facile de continuer avec ce doute au quotidien. Facile de se dire que bientôt peut être elle sera opérée sans la garantie qu'elle mangera pour autant mieux après. Facile.

Je sais que j'ai plus l'habitude de faire un peu d'esprit quand je vous raconte des choses à travers ce blog, mais ce soir je n'en ai même plus le courage. Encore une fois, je ne cherche pas à ce qu'on nous plaigne, cela ne sert à rien. De même que se lamenter sur notre sort ne fait pas avancer plus vite.
Je suis simplement épuisée, n'importe qui le serait. 
Wilma, elle, est aussi fatiguée, car son corps met toute son énergie à gérer ce coeur pas tout à fait optimal. Mais cette insuffisance ne l'empêche pas de sourire, même de commencer un peu à rire, de regarder le monde qui l'entoure avec curiosité et envie, de pleurer comme le font tous les bébés, de se blottir contre ses parents et de s'endormir dans leurs bras au son des berceuses qu'ils lui chantent.
Quand j'écris tout ça ce soir, je porte en mots une espèce de mélancolie agacée. C'est un ressenti étrange que je n'avais encore jamais expérimenté. Ce genre d'expérience de vie, ce genre d'épreuve fait le vide un peu, dans tous les sens du terme. Ton corps n'a plus vraiment de forme, ton esprit a un contenu emmêlé et pas toujours vif, ton entourage fait comme il peut et parfois ne peut pas ou disparait tout simplement quand d'autres soudainement reviennent ou ne sont simplement jamais partis. Mais le temps passe pour tout le monde, et les messages qui au début étaient fréquents, s'espacent de plus en plus. C'est normal, nous sommes tous semblables sur ce point. Cette distorsion du temps entre ceux qui avancent et ceux qui attendent de sortir de ce fameux tunnel pour pouvoir être capable de parler d'autre chose. Nous sommes dans ce tunnel. Il n'y a pas de rancoeur, juste un peu de manque d'une conversation normale parfois, ou d'une pensée autre. Même les plus petites choses du quotidien paraissent parfois impossibles. 
Et pourtant, entre nous, nous rigolons quand même, nous nous faisons des blagues, nous discutons de l'état du monde, nous pensons abstraitement aux vacances que nous prendrons un jour, plus tard, quand ce sera fini mais surtout nous interrogeons l'avenir qui reste pour le moment détestablement silencieux. 
Enfin, il y a cette douleur, elle peut être si intense qu'elle fait fondre tout sur son passage à tel point que je ne ressens plus rien, comme si l'intérieur de mon corps et de mon esprit étaient devenus un métal solide contre lequel ma conscience se heurte. 
Puis il y a aussi le concret, vais-je pouvoir retourner travailler quand je le dois? et si elle n'est pas guérie, comment allons nous faire? un congé sans solde? mais alors comment vivre sans mon salaire? Il y a-t-il quelque chose de légal pour les parents d'enfants malades? non, bien sûr que non. T'as voulu tes enfants, débrouille toi, assume. 
Fatigue. 
Je vais aller dormir une petite heure avant la prochaine étape.
J'avais encore une fois besoin d'écrire un peu, de coucher sur le papier de cet écran, ces mots qui tournent dans ma tête sans cesse. Jusqu'à la prochaine fois. Jusqu'à demain. Mais c'est quand, "demain"?












11/04/2018

"I would swim the seas for to ease your pain"

Avoir mal au point de devenir compacte et imperméable est une chose nouvelle pour moi. C'est pourtant un ressenti que j'expérimente très concrètement ces dernières semaines. 
Certaines épreuves de vie sont parfois si intenses qu'il me semble que notre esprit est alors capable de déclencher un système pour nous permettre de les traverser sans trop y laisser des bouts de peau vifs. 
Ces jours, quand je me dis que d'ici quelques mois nous pourrons sans doute, je l'espère, parler de tout ça au passé, il ne me semble pas néanmoins que nous en ressortirons alors plus "grands" ou que nous en tirerons forcément quelque chose de formidable.
Cette idée que l'on ressort plus fort des épreuves commence un peu à me gonfler à vrai dire.
Je comprends, bien sûr, que de se dire ce genre de chose peut aider à traverser ou simplement regarder en arrière et penser qu'alors on n'a pas vécu tout ça pour rien...Mais d'un autre côté, cela revient à justifier tout ce qui nous a fait mal, ou en tout cas, dédouaner tout ce qui a été surmonté.
Je crois qu'en fait cela ne me parait pas juste, pas équitable.
Alors évidemment, les épreuves laissent des traces, amènent des changements internes et profonds, je ne peux pas le nier. Mais nous avons tous une plasticité cérébrale réelle et quoiqu'on en pense, on oublie toujours un peu. En ce sens, j'ai vraiment hâte d'avoir un peu oublié. 
Avoir un peu oublié que ce n'est pas vraiment comme ça que j'imaginais notre congé parental et encore moins comme ça que j'imaginais les débuts de vie de notre fille.
Wilma se bat comme la reine des dragons mais Wilma est aussi un bébé de deux mois qui aura bientôt passé plus de temps à l'hôpital que chez elle, dans un stress constant. Les soins qu'elle reçoit son nécessaires mais elle n'a jamais la paix. Dès qu'elle est un peu calme, on en profite pour lui faire des contrôles divers et variés, des prises de sang, des soins de sonde ou encore simplement lui faire manger des calories sans qu'elle les mange par la bouche. Elle est entourée de bruits, de bip bip, de gens qui changent toutes les 8 heures, elle vit dans un aquarium bleu dans les bras de ses parents et pleure dès qu'on la couche hors de ses mêmes bras. 
La voir en larmes devrait me paraitre naturel, c'est un bébé, les bébés pleurent. Mais voilà, quand mon bébé pleure, c'est mon bébé malade qui pleure, alors je panique un peu et me demande toujours si ces pleurs indiquent une souffrance liée à son coeur, à son "état".  Il m'est très compliqué de voir mon enfant comme simplement, une enfant, et c'est sans doute la prochaine étape à surmonter pour moi dans ces prochaines semaines. Car bientôt peut-être nous sortirons de l'hôpital, nous rentrerons à la maison, avec peut-être des soins à domicile et un bébé qui ne pourra peut-être pas manger la totalité de ce qu'elle doit pour grandir par elle-même.
Son petit coeur lui joue des tours...oui les médecins se sont finalement mis d'accord. C'est sa malformation cardiaque qui la fatigue trop et l'empêche de pouvoir se nourrir totalement de façon autonome. Ils ont finalement mis en place un traitement pour soulager coeur et poumons, cela fonctionne, elle semble moins fatiguée et peut à présent manger un peu mieux par elle-même, bien que pas encore assez.
Voilà, je vous donne des nouvelles... je ne veux toujours pas de violons.
Wilma n'a pas de maladie inconnue ou dramatique, sa vie n'est à priori pas en danger; il y a bien pire. Ce n'est pas ça qui est important.
Mais il faut de la force, énormément; et encore davantage, de patience.
Je n'en ai pas, ou si peu. Plus le temps passe et plus je développe une forme de rage des choses qui ne vont pas assez vite. J'ai la sensation que nous sommes dans un tunnel dont on ne voit pas le bout, un peu comme être en panne au milieu du Gothard. Je ressens aussi beaucoup de colère et de tristesse et une sensation d'injustice un peu absurde car encore une fois, et là j'en suis persuadée, il ne peut pas y avoir de justice car il n'y a pas de destin.
Je suis insupportable et narcissique dans ma douleur, c'est chiant pour l'entourage et ça n'aide pas mon bébé. 
Sans doute que dans ce genre de situation, on réagit comme on peut, avec des dispositions de base toutes différentes selon les personnes. Mais c'est une souffrance aigüe de découvrir quelques jours après avoir donné naissance à un bébé porté 9 mois, que ce dernier à un problème de santé. Il est très compliqué de ne pas savoir de quoi va être fait le calendrier des prochains mois, de ne rien savoir du tout, de devoir attendre, espérer, pleurer, rire malgré tout, vivre normalement mais avec une famille en deux partie et essayer tant bien que mal de tout concilier.
J'ai tellement hâte de voir Wilma courir après son grand-frère avec un coeur tout réparé.
Souvent, quand elle est endormie contre moi, j'imagine mon coeur qui envoie au sien des éclairs de réparation, j'imagine une chaleur qui part de ma poitrine pour aller vers la sienne pour lui donner de l'énergie. Oui, on peut ne pas croire au destin et avoir quand même des pensées magiques. Cela ne fait pas de mal, ça aide aussi à tenir debout.
J'écris ce texte sans vraiment trop savoir où je vais, j'ai du mal à prendre de la distance, je brûle d'épuisement au milieu de ce tunnel et je ne sais dire que "je". J'aimerais juste pouvoir dire "nous" sans que cela fasse ce coup d'aiguille dans la colonne et dans le ventre. Cela viendra, cela vient déjà mais je ne m'en rend pas compte. Vivre au jour le jour n'est plus du tout une vue de l'esprit, c'est devenu notre quo tidien dans un monde qui n'aime pas ça. Nous continuerons à avancer vers l'issue tandis que le monde oubliera car le monde sera déjà passé à autre chose. 
Cette épreuve est là pour nous apprendre une nouvelle patience, que nous oublierons sans doute dans la joie d'un quotidien futur. Cette patience est une carapace qui se met en place progressivement, elle recouvre chaque parcelle de nos corps et de nos âmes écaille après écaille. C'est une métamorphose transitoire, le temps que deux trous au coeur en se fermant nous permettent de trouver la sortie du Gothard de nos ressentis.

Cette version de la chanson de Townes Van Zandt...












24/03/2018

Le souffle du coeur

Six semaines aujourd'hui ont passé depuis que j'ai donné naissance à mon deuxième enfant, une petite fille aux prénoms de guerrière et aux yeux bleus intenses et grands ouverts sur les combats qui l'attendent. Tout aurait pu se passer différemment bien sûr, notre fille aurait pu venir au monde dans un bouquet quasi printanier et facile. Mais c'était sans compter sur ce hasard, sur cette vie, cette dimension, cet univers qui parfois font que rien ne se passe comme on le souhaite. 
Dans mon article précédent, j'exprimais mes choix et mes envies pour cette nouvelle naissance, tout en étant bien consciente que je ne pouvais bien sûr absolument rien contrôler. 
Pour la grande angoissée que je suis, ne rien contrôler est un drame. 
C'est ce drame qui me fait revenir dans ces moments là à tout un système de croyances basé sur des pensées magiques et qui me font souvent regretter de ne pas avoir la foi en Dieu ou en n'importe quelle force éventuelle qui dépasserait tout. 
Même si je suis arrivée à l'idée qu'il n'est pas plus absurde de croire en Dieu que de ne pas croire, puisque l'on ne sait rien; mon esprit a quand même toujours eu tendance à choisir la science et à aimer les religions seulement pour ses décors. Toutefois dans les moments comme celui que nous sommes entrain de traverser, j'avoue qu'un peu de syncrétisme a tendance à apaiser mes peurs, c'est nécessaire sans doute pour pouvoir accepter et vivre ce qui n'a pas de sens et qui fait mal de manière constante.

Malgré toutes les volontés en présence et après plus de trente heures de travail, Wilma Neva est arrivée par césarienne décidée par tout le monde dont moi.
Bien qu'un peu déçue de ne pas avoir pu mener à bout la naissance que je désirais, j'étais malgré tout satisfaite et rassurée d'avoir mon bébé en vie et de l'être encore moi aussi, malgré la douleur de cette seconde chirurgie qui n'est décidément pas une partie de plaisir. Je cherche encore d'ailleurs à comprendre comment l'on peut qualifier parfois cette méthode d'accouchement de "césarienne de confort". Même si chacune fait le choix qu'elle estime juste, il n'est à mon sens aucun confort à se faire trancher le centre du corps.
Le lendemain, la pédiatre de la maternité lors de l'auscultation de routine m'annonçait toutefois quelque chose qui allait changer cette arrivée au monde.
C'est donc avec la psychologie d'une poutre que cette dernière me dit "votre fille a un gros souffle au coeur; faudra confirmer ça par une échographie mais ne vous inquiétez pas, si c'est ce que je pense, ça s'opère très bien" Ne me laissant pas trop de place pour des questions, elle me laissait en plan avec mon bébé et ma panique. 
Une semaine plus tard, lors de la première échographie cardiaque d'une longue série, une grande professeure du CHUV aussi factuelle que son curriculum vitae est impressionnant, nous confirmait la malformation cardiaque "pas dramatique, fréquente et de loin pas la pire" de notre petite. Malgré cette volonté de nous rassurer, le sol se dérobait donc un peu sous nos pieds en ce jour moche et pluvieux de février. 
Depuis il s'est passé beaucoup de choses, nos esprits et nos coeurs ont dû se mettre à traiter beaucoup d'informations, de ressentis, de peurs. Nos yeux ont vu couler nos larmes au regard de notre nouvelle née. Nos mains ont caressé ses joues en lui chantant des berceuses la voix fragile. Nos pensées se sont teintées de désir de magie, de miracle rapide, de souhait de saut dans le temps pour pouvoir parler au passé, nos cerveaux ont tenté de chercher un sens, sans succès.
Rien ne pouvait laisser prévoir ce problème, on ne pouvait pas le voir avant la naissance, nous ne sommes pas responsables, c'est seulement le hasard, la faute à pas de chance. Une centaine de bébés par année suivis au CHUV pour le même problème et combien d'autres avec des malformations bien plus graves.
Ce qui est compliqué dans ce problème, c'est que l'on ne peut pas savoir pour l'instant si notre fille devra être opérée ou non, puisqu'en fait, cette malformation peut tout à fait guérir toute seule. Une fois ceci plus ou moins intégré, avec l'injonction médicale et contradictoire qui disait "on va suivre votre enfant mais ne vous inquiétez pas, pour vous c'est "vie normale"..." nous sommes rentrés chez nous avec ce désir de vivre normalement sans y parvenir vraiment.
Un peu perdus dans cette ambivalence, nous ne pensions pas que notre fille allait faire une diversion pour peut être faire en sorte que ses parents pensent à autre chose. Tranquillement mais sûrement, cette dernière s'est mise à ne pas manger assez, puis vraiment plus assez; tant et si bien qu'au moment où j'écris ces lignes, nous en sommes à notre deuxième hospitalisation en six semaines pour lui redonner des forces.
J'aimerais bien vous dire que les médecins savent pourquoi elle ne mange pas, mais ils ne savent pas vraiment ou plutôt les symptômes qui devraient être tous présents pour pouvoir relier tout ça au problème de coeur ne sont pas tous là, ils sont donc sceptiques, cherchent ailleurs et ne trouvent pas, reviennent à l'éventualité du coeur mais sans conviction, nous disent qu'ils ont bien discuté entre eux (ce que nous avons du mal à croire) et continuent de nous rassurer car notre fille reste "tonique et éveillée". 
On nous propose tout le temps à la moindre larme qui coule de nos yeux de voir un pédopsychiatre pour parler et nous soulager, ce qui finit par nous faire un peu rire (on trouve l'humour là où on peut dans ces moments là) on nous dit qu'il faut nous reposer mais quand et comment on ne sait pas. On nous dit qu'ils vont commencer un traitement, puis finalement non, pas tout de suite, peut-être, lundi? éventuellement. On nous dit qu'on nous comprend bien, que ce que l'on vit c'est très dur et qu'on nous croit surtout. 
Et nous...on comprend que ce n'est pas facile de soigner une petite humaine de six semaines qui ne peut pas dire ce qui ne va pas, on comprend que les médecins font des miracles mais aussi font comme ils peuvent, et on se dit que malgré tout, on a sacrément de la chance d'être pris en charge, ici, en Suisse, où l'on paye un rein notre assurance maladie mais où on peut te le re-greffer nickel. 
Nous sommes des parents épuisés, désemparés, avançant à tâtons dans un tunnel médicalisé dont on ne voit pas la fin.
Nous sommes des parents amoureux sans plus vraiment avoir le temps de l'être. Nous sommes aimants et malgré toute la fatigue, confiants.
Nous sommes là, chacun notre tour dans cette chambre d'hôpital à fredonner cette berceuse allemande à notre bébé dans nos bras en prenant garde de ne pas tirer sur sa sonde.

Le sens, où est le sens? Peut-être qu'être parents c'est savoir accepter qu'il n'y en a pas. Il n'y a pas de raison à chaque chose. Le hasard existe, le destin est un concept d'angoissé, il n'y a pas de vie écrite à l'avance, il ne peut pas y avoir de vie écrite à l'avance. Auquel cas il y aurait alors des chances et des injustices décidées, mais décidées sur quelle base?

J'avais besoin d'écrire, de raconter. Je ne cherche pas à ce qu'on nous plaigne, je cherche peut-être juste à construire une pensée face à ce que l'on ne peut pas penser, le déséquilibre de la vie.



L'accordéon, souffle du coeur...




02/01/2018

Un peu de maternité et de féminisme

Voilà un peu plus de deux ans que je souhaite écrire quelque chose qui tourne autour du sujet de la mise au monde, du rapport social face à la maternité, aux violences parfois faites aux femmes dans le cadre médical. Mais parce qu'il s'agit d'un thème qui se rapporte à l'intime, au mien en tout cas, il m'a toujours été impossible de le faire. Non pas que je sois une grande pudique, pas vraiment non; mais certaines expériences privées doivent parfois le rester, un moment du moins.
Et puis cette année, il y eu pas mal de choses qui m'ont donné l'envie de m'y mettre. Une certaine libération de la parole des femmes bien sûr mais aussi une mise en avant de ces problématiques empoignées depuis déjà bien longtemps par certaines féministes. Enfin, il y a évidemment ma deuxième grossesse et la venue toute prochaine de notre deuxième enfant.
Cette seconde aventure a fait ressurgir en moi toutes ces sensations tassées au fond du tiroir émotionnel depuis deux ans, le tiroir de la naissance de mon premier, rempli d'amour bien sûr, mais aussi d'un traumatisme encore saillant quant aux circonstances. 
Il y a eu aussi ces débats sur les réseaux, ces attaques permanentes contre les féministes, celles que certains qualifient de "vraies" d'autres qui se font traiter de "trop" ou de "y'a quand même des combats plus importants"; une grosse lassitude donc quant au fait que nos combats et nos prises de positions doivent toujours être remis à une place que certains estiment être la bonne, c'est à dire réduits au silence ou au féminisme chou instagramable. 
J'ai aussi fait mon autocritique quant à mes intransigeances et j'avoue que je me porte mieux depuis que j'ai décidé d'adopter un peu plus de bienveillance et que j'ai perdu un peu de second degré et de sarcasme. 
J'ai aussi trouvé pas mal de débats imbéciles, de polémiques inutiles, d'agressions sur les réseaux très pénibles, puis je me suis fait une raison en faisant mon inventaire à travers le vocabulaire tendance.
Je serais donc une féministe tendance intersectionnelle, humaniste et bien-pensante, islamo-gauchiste un peu bobo, flexitarienne mais bio, privilégiée mais classe moyenne, militante intermittente et ne voyant pas la maternité comme un frein mais bel et bien comme un choix issu d'un désir. Voilà, donc une fois que ça c'est dit, je vais où?
Le truc c'est que dans mon esprit toutes ces choses s'entremêlent et se cognent, en conséquence de quoi je me retrouve à considérer mon prochain accouchement comme une prise de position féministe mais aussi comme un facteur de retour d'angoisses bien concrètes. 
Pour mon premier enfant, j'avais choisi de ne pas me poser trop de questions, de ne pas trop me renseigner (erreur grossière) surtout de ne pas trop écouter mes copines (pardon) et de laisser arriver ce qui arriverait tout en me disant que le CHUV de Lausanne était un des hôpitaux les plus sûr de la planète (ce que je ne remets néanmoins pas du tout en question encore aujourd'hui).
J'avais toutefois en tête quelque chose que je savais ne pas vouloir, j'en avais une trouille bleue, la césarienne d'urgence...bon, elle est arrivée quand même. 
Après 7 heures en salle de travail sans succès et après plusieurs alertes liées à ma non tolérance aux produits (hormone de synthèse pour accélérer le job et péridurale) et après une alerte très concrète quant à mon bébé, j'ai fini au bloc et 20 minutes et une énorme crise d'angoisse plus tard, c'était fini. J'étais en salle de réveil, le ventre coupé et agrafé avec une horrible infirmière agressive m'accusant de tout psychosomatiser, m'injectant des produits sans m'expliquer pourquoi ni lesquels et avec un bébé cherchant ce que sur le moment j'étais bien incapable de lui donner. 
Les jours qui ont suivis ne furent pas meilleurs, séparée de mon bébé 48 heures pour un séjour en néonatalogie (rien de grave mais quand même, vas-y pour créer le lien) en demande face à un personnel débordé, souvent à la limite de la maltraitance avec des interjections contradictoires à chaque changement de service, il me semble que je n'ai pu retrouver le chemin de la raison, celui de mon corps et du lien indéfectible qui me lie à présent mon fils, qu'une fois rentrée chez moi. 
Il aura fallu plusieurs semaines pour que je cesse de pleurer, de m'en vouloir, d'en vouloir au personnel de la maternité (même si je leur en veux toujours un peu encore aujourd'hui); il aura fallu plusieurs mois pour que je retrouve le calme et que j'accepte cette cicatrice un peu moche qui décore aujourd'hui mon ventre et il aura fallu tout ce temps pour que je me dise que si c'était arrivé c'était que cela le devait sans doute, que nous étions les deux là, en bonne santé et que cela ne servait à rien de se demander si cela serait arrivé en refusant les produits par exemple ou en refusant d'être allongée sur le dos ou en refusant cette sensation du personnel qui regarde sa montre parce que cela ne va pas assez vite pour leur protocole etc etc... il a fallu ce temps et c'est passé...en quelque sorte.
Aujourd'hui j'ai décidé pour mon deuxième enfant, de me renseigner, (beaucoup, sans doute trop) j'ai décidé de m'y prendre tôt pour avoir une place là où je veux aller et avec les bonnes sages femmes, j'ai pris des décisions. Mais voilà, dans le principe de la "mise au monde" il y a l'impossibilité concrète de tout maitriser et cela m'est vraiment extrêmement difficile à gérer.
La simple idée que je ne vais peut-être pas pouvoir tout gérer me stresse (beaucoup, trop) mais c'est un choix que je fais, pour moi, pour mon corps, mon bébé à venir et mon esprit. C'est aussi un choix que je fais, lequel bien que n'ayant rien d'exceptionnel, va un peu à l'encontre de ce qui se fait habituellement. En fait, pour être plus précise, cela se fait souvent mais souvent en contradiction avec ce que peut préconiser un certain corps médical, Mamounette 54 sur Doctissimo et toute personne estimant qu'elle a le droit de donner son avis sur ce que TU souhaites pour TON corps dans le cadre de TA grossesse. 
En ce sens, décider de tenter de ne pas refaire de césarienne et souhaiter accoucher en maison de naissance sans aucun produit (si le cosmos, mon corps, celui de mon bébé et la chance se mettent d'accord) revient à une prise de position tout aussi féministe que de se battre pour l'égalité salariale. Avec bien évidemment une prise de risque sur la santé un peu plus grande que celle d'utiliser ou non l'écriture inclusive. Car faire ce choix comporte des risques réels, rares mais réels. Bon d'un autre côté, décider de donner la vie comporte aussi pas mal de risques, le fait de décider qu'on ne souhaite pas la donner demande aussi du courage.
Ce que j'essaie d'écrire c'est que quelques soient les choix que l'on faits, ces derniers représentent sans doute des risques mais s'ils sont faits en fonction de nos réflexions et de nos souhaits, c'est qu'ils sont justes pour nous. Peu importe qu'ils n'apparaissent pas comme tel aux yeux des "gens", des "autres" de ceux qui veulent penser, décider à notre place. Chaque femme (et homme et personne non binaire bien sûr mais vous aurez compris d'où je parle) a le droit de décider de ce qui est juste et en accord avec ses souhaits. Que cela soit la méthode d'accouchement ou s'habiller comme elle le souhaite ou suivre un parti, une religion, des pratiques, des idées, des croyances, des peurs...
Le combat du droit des femmes à disposer d'elles mêmes est historique mais toujours bien réel et nécessaire. Nous de devons pas les laisser essayer de nous faire taire ou nous empêcher de continuer les réflexions. Nous de devrions pas non plus nous tirer dans les pattes en nous divisant trop sur des sujets clivants (même si cela semble inévitable). Nous devrions aussi reprendre le chemin de nos corps en nous faisant un peu confiance en arrêtant de nous maltraiter en ayant intégré tous les principes de domination de façon inconsciente. Nous devons sans cesse faire l'effort de déconstruire, c'est un sacré boulot et on a de quoi être un peu fatiguées...
Je ne suis pas certaine d'avoir écrit ce que je souhaitais vraiment mais vous l'aurez compris, ce chemin de réflexion est touffu et entremêlé de différentes branches, quoiqu'il en soit le combat continue... mais je vais aussi appréhender ce mois et demi de grossesse qui reste en espérant que son issue soit le plus en accord possible avec mes souhaits.
Bisous et bonne année les gens* 











10/09/2017

Broderie bohème, sans bourgeoisie

Il n'y a plus d'habitudes depuis longtemps, j'ai de moins en moins d'habitudes, pour la simple raison que je n'en ai même plus le temps... trop occupée à vivre en spectatrice en pointant du doigt ce que j'estime dysfonctionnel dans le monde, dans mon quartier et chez les autres, j'en ai même oublié d'avoir l'habitude d'avoir un projet.
Peut-être que c'est sans doute parce que je n'en n'ai jamais eu beaucoup ou pas souvent. Pour reprendre ce que j'écrivais déjà il y a quelques mois, "c'est pas bien de ne pas avoir de projet, pas constructif, pas win-win, pas bien". 
Bon en fait autant être honnête, je crois que je m'en fous; enfin plus exactement mon projet c'est de ne pas vraiment en avoir ou plutôt de m'éloigner le plus possible de la nécessité sociale d'en avoir, ce qui en soi constitue déjà un objectif. 
Mon corps par contre est entrain d'en mener un je l'espère, à bien; oui contre tout diagnostic médical pourtant très sûr de lui, j'attends mon deuxième enfant. Mon souhait à présent c'est que cette attente se passe au mieux jusqu'à son terme sans une arrivée au monde aussi traumatisante que celle du premier (pour lui et pour moi).
Face à cette prochaine arrivée, je m'interroge à nouveau sur l'après. Oui parce que l'après ne peut pas être conforme à mon présent; logiquement certes, mais pas uniquement. Oui, je reviens à mes interrogations sur le monde du travail couplées cette fois à la question du vivre ensemble dans une petite ville de l'arc lémanique où vivre est de plus en plus cher et où le prix à payer en vaudrait la chandelle...vraiment?
Ces jours j'ai des envies de Jura, de neige et de sapins et de feu de bois...comme une envie de vivre dans une pub pour du chocolat en quelque sorte. Je dois être une de ces fainéantes (au sens Macronien du terme) qui ne comprend pas pourquoi avec deux enfants et malgré la subvention municipale, les frais de garde en crèche nous reviendront à presque la moitié de mon salaire pour 4 jours par semaine; qui ne comprend pas non plus pourquoi en souhaitant trouver un appartement plus grand pour avoir un minimum d'espace on devrait trouver normal de payer au moins 2'500 balles par mois si on veut rester dans notre quartier où on a justement une place en crèche, une qui ne comprend pas pourquoi dans un parc il n'y a que deux balançoires pour les tout-petits alors que le quartier est ultra-archi familial; qui ne comprend pas encore pourquoi je manque souvent de me faire shooter par les voitures au passage piétons car ces dernières ne s'arrêtent jamais totalement, trop pressées de quoi je ne sais pas mais trop pressées. 
Oh j'ai sans doute des problèmes de privilégiée, dans mon ancien job on m'aurait peut-être dit que je n'avais pas le droit de me plaindre de ce genre de choses après avoir entendu les problèmes des employé.e.s qui venaient nous trouver. Et bien mes plaintes se situent à mon échelle et elles sont réelles et concrètes pour moi. Je n'en attends pas vraiment ni validation ni jugement, je les partage avec qui veut bien les lire.
Quoiqu'il en soit j'arrive au point où je me demande si tout faire pour rester à Lausanne en payant nos factures pour attendre le mois d'après consiste en un bien être réel; si le fait d'avoir un travail pas très bien payé qui n'épanouit pas vraiment est un gage de qualité de vie; si le fait de ne plus trop supporter mon prochain à la Coop, au parc ou dans la rue ne devient pas un début de ras le bol total.
Pourtant j'aime "l'autre", cela fait un bon moment que j'ai cessé le sarcasme et le cynisme pour aborder la bienveillance comme grille d'approche de "l'autre"mais malgré mes bonnes velléités, je continue de me sentir agressée, à coté de la plaque ou simplement pas dans la marche du monde de mon coin. Les ami.e.s se font plus rares, simplement parce que les vies changent, les priorités aussi et nos capacités personnelles à gérer les changements des autres sont très individuelles; certaines personnes chères que l'ont voyait tout le temps disparaissent simplement, c'est comme ça, c'est la vie comme dit le poncif.
Alors voilà quand tout autour devient trop lourd, je me réfugie dans cet espace mental qui permet de disparaitre de soi. Pour moi c'est partager avec celui que j'aime, mes envies de sapin, de neige, de bois, d'herboristerie et d'espace. C'est rêver ensemble de travailler moins et de transmettre à nos enfants si ce n'est de l'argent ou des biens, au moins pas de dettes ni de mal-être. Rêver un peu c'est aussi se donner la possibilité de se broder un avenir un peu différent et qui sait peut-être le réaliser.
C'est oser avoir des fleurs dans la tête et une plante rampante dans l'épine dorsale sans avoir aucun standing à souhaiter tenir, ni plus rien à vouloir prouver à qui que ce soit. C'est tenter d'échapper à la coercition sociale, à la violence ordinaire de la fabrique des fous , c'est souhaiter prendre un peu de recul, dans tous les sens du terme, pour voir un peu mieux et se regarder et se sentir un peu plus tendrement. Ces jours, c'est à mon sens, peut-être le seul projet valable qui soit.