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09/12/2014

Bruit et paupières

Je ne sais pas dormir; ou du moins je ne maitrise absolument pas le principe d'abandon. 

L'endormissement est une épreuve personnelle; tout d'abord parce qu'il vient toujours péniblement et ensuite, parce que l'espace temps qui sépare mon besoin de dormir avec le moment réel d'abandon est l'équivalent d'un conflit cellulaire total. 

Mes nuits sont une histoire qui se répète. 
Adolescente, je refusais de dormir, pour moi dormir c'était mourir. 
Dans cette logique absurde, j'épuisais mon corps et ma tête rêvait en plein jour.
À un certain stade, et comme la réalité n'était plus tout à fait consistante, il fallut me faire avaler les moutons pour que je cesse de les compter.

Adulte, je ne refuse plus de dormir, mais ce qui a été entraîné à ça, au dedans de moi, se fraie toujours un chemin d'une créativité intense.
Je pose la tête sur l'oreiller, je ferme mes yeux et j'attends. La fatigue est là réelle, accumulée sur le long terme. Si la chance est là, je ne me rends compte de rien et la nuit passe, normale, en un battement de cil.
Mais si les cellules du passé sont activées, ré-activées par une pensée incessante, un bourdonnement de questions dans la ruche cérébrale, les alvéoles se déforment et se mettent à se déchirer. Dans ces moments là, c'est comme si la chape de peau qui entoure mon crâne se mettait en surchauffe, comme si l'os cherchait à changer de forme et là, à ce moment là de la bascule de l'éveil au sommeil, dans une lutte entre mon corps fatigué et mes cellules joueuses, le sursaut intervient; la sensation que mon crâne s'ouvre en deux parties; comme en été on ouvre une grenade pour en détacher les grains.
C'est la mémoire adolescente qui refuse à mon corps adulte, le sommeil.
C'est la peur primale de la perte de corporalité qu'amène cet état. 
Il n'y a plus de maitrise et on perd les échanges possibles.

Ces sursauts arrivent plusieurs fois, parfois même lorsque je suis vraiment endormie. Ils occasionnent des nuits entrecoupées faites de déambulations multiples. Parfois, il m'arrive d'écrire.
Mes nuits ne sont pas adaptées à mon quotidien, ou peut-être est-ce l'inverse.
Je n'aime pas mes insomnies, encore moins mes épreuves douloureuses d'endormissement. Elles sont le reflet de ce qui est cristallisé au dedans, mes peurs, mes frustrations et mes colères. 
Ces nuits là, je refais mon histoire en entier, je prends des décisions, temporaires ou non, je pense à mes proches, je regarde dormir celui qui est à mes côtés, je pense à l'avenir, je règle des comptes dans le vide, je fais des rétroplannings, je change de vie, de nom, je m'imagine fumer une clope, je vais sur les réseaux, je regarde des photos d'ongles, je regarde la tv online de la Nasa, je me demande si oui ou non, l'homme a bel et bien marché sur la lune en 1969 et souhaite savoir pour de bon la vérité, je n'y parviens pas, je peste de ne pas être scientifique, je me fais une raison, temporaire.
De l'autre côté de la fenêtre, souvent, la lune me nargue, elle m'agace alors je la délaisse pour regarder les immeubles d'en face; éclairés par les lampadaires jaunes, les fenêtres sans lumière, le monde entier endormi; soudain une fouine rondelette se promène autour des poubelles et se nourrit. 
Animaux urbains, nous partageons nos espaces; quand les mondes diurnes et nocturnes se croisent, les horloges trottent au ralenti et les secondes expansées laissent entrevoir les complications de la construction de nos rythmes sociaux.

Nos vies sont remplies d'injonctions contradictoires, nous devons être performatifs, proactifs, engagés, volontaires, sportifs, sains, enthousiastes, généreux, sensibles mais pas trop, gentils mais fermes, productifs, heureux, satisfaits et surtout, nous devons faire quelque chose de nos vies.
Mais c'est quoi exactement faire quelque chose de sa vie? Sur quelles bases pouvons nous poser nos certitudes? Selon moi aucune, mais c'est sans doute parce que je ne crois à rien ou à tout, cela dépend des nuits.

Mes paupières brulent et se font plus lourdes, je n'apporterai encore pas de réponses à mes questions; elles seront remises à la nuit prochaine où mon crâne cherchera à se fendre. À présent que j'ai dépassé le stade de la fatigue pour cet espèce d'éveil doux, il est temps que j'aille me parer de plumes pour enfin lâcher la surveillance et laisser repartir les aiguilles de l'horloge.

Bonne nuit...







05/09/2013

Midwest, volonté et ressenti


J’ai toujours pensé que la volonté était une capacité inscrite en chacun de nous ; toujours, jusqu’a ce que je constate que cette dernière était peut-être en moi et que je la projetais chez les autres.
Nous ne sommes pas égaux sur ce plan. Il y a un déséquilibre des capacités en chacun. Pour ma part, ma volonté d’avancer et de me transformer est un moteur de vie et c’est sans doute grâce à elle que je suis encore là à tenter d’équilibrer la balance interne de mes émotions.
Après je reste tordue malgré tout, tordue comme un trombone. Dans les coudées de l’objet s’accroche les choses vues, ressenties, entendues et parfois comprises. Elles s’y accrochent et s’y entassent.

J’ai voulu oublier mon envie d’écrire, j’ai voulu cesser de me mettre en état méta mais il a fini par me rattraper dans un des virages du parcours. Cet endroit était pourtant confortable, j’y entassais tel le hamster que je suis, des paillettes, du kitsch, des plumes et des fourrures. Insouciante, je me pensais vraiment sortie d’affaire, je me laissais vivre avec comme seule préoccupation la couleur de mes ongles.

Sur les routes des Etats-Unis, en rendant réel un de mes voyages rêvés, j’ai voulu ressentir chaque chose à chaque moment. De temps en temps, j’avais peur car je ne ressentais pas. Cette peur assombrissait le virage-refuge le temps de quelques miles.
Des petites entailles dans les tissus précieux m’ont rapprochée à nouveau de cette autre partie de moi. Celle où se trouve la volonté, la volonté de ne pas y rester.
Au retour, telle une tornade de l’Arkansas, les questions sont tombées et ont arraché les toits. J’aurais préféré rester aux alentours de la Nouvelle-Orléans, à contempler le végétal à perte de vue, mais il m’a fallut revenir là où tout est un peu à l’étroit. Là où les sentiments débordants, il faut repenser les fondations pour que cela tienne debout.

Il n’y a donc jamais vraiment de repos ? Le travail se devrait donc d’être permanent ?
Cela signifierait donc que toutes ces choses qui brillent et que j’aime ne sont que des artefacts de l’enfance à laquelle je m’accroche ? Que mon besoin d’être rassurée n’a rien à faire dans cette trentaine…
Oui, il est trop tard pour les caprices. On ne peut pas sans cesse aller de l’avant puis revenir en arrière, c’est aussi à cette forme d’acceptation que doit se raccrocher la volonté.

Ressentir…la volonté de ressentir…
Parfois, une musique entendue dans un club de Nashville rendait le ressenti immédiat, entier et fort. Partir à la poursuite des animaux sauvages de la Natchez Parkway apportait de l’oxygène aux cellules, tout comme avoir envie de rester sur les rives du lac Michigan afin de se laisser aller là, se laisser aller à l’avenir, en confiance, main dans la main.

En trois semaines de route, du nord au sud, du sud au nord, mes yeux ont emmagasiné tant de paysages qu’il me semble que je n’ai pas encore eu l’occasion de tout digérer. Il m’est encore impossible de mettre en balance tant de contradictions émergeantes au détour des rues d’une ville « morte » où toute vie est suspendue, où la pauvreté violente arpente les trottoirs comme à Memphis ou à Gary, à quelques kilomètres du centre ville de Chicago.

Cette violence était aussi troublante quand les gens croisés semblaient avoir abandonné la volonté ; la volonté de bouger leurs corps handicapés par cette nourriture irréelle avec laquelle tout le monde parait obligé de se nourrir. En face, les starlettes de la country avec leurs cheveux interminables en trapèze battaient le pavé dans leurs santiags pailletées.

Au détour d’un magasin de souvenirs nommé « musée » une statue d’Elvis ratée narguait les passants émus par cette authenticité fabriquée.

Il y aurait tant de moments à décrire, d’émotions sourdes à dire ; la larme versée sur les tombes de Johnny Cash et June Carter, les rires à Graceland, un sac plastique par objet à la caisse des supermarchés, les gens cools-vegans-tatoués de West Chicago, les rednecks du Kentucky, les orages cataclysmiques du Mississippi, les yeux des alligators, le goût des crevettes des eaux profondes, le regard des gens et leur « how u doin’ » et « awsome » , le sens du business Amish malgré leurs carioles, l’horizon infini, les gas and food, les colliers aux arbres de New Orleans, l’odeur putride des climatisations des motels, une église par habitant, la musique, les musiques, la bienveillance des gens du sud qui s’étonnent que l’on soit si loin « so far from home », l’envie de manger un fruit, juste un fruit, l’envie de marcher sans le pouvoir, Biloxi, Tupelo, la douceur du mot « Swamp », l’architecture délirante de Chicago, la Dodge Challenger dans laquelle il m’était difficile d’atteindre les pédales, le bourbon, le café des autoroutes, le monde à part des camions et de leurs conducteurs, les chapeaux de Madame Meyer, les blessures non refermées de Katrina, les rangers dans les grottes, la nourriture beige, l’histoire de Rosa Parks, le racisme bien vivant, ces mondes cohabitants sans se rencontrer, ces héroïnes de cabaret burlesque vendeuses de vintage, les magasins de cailloux et de pierres, la piscine guitare, les heures surréalistes passées en voiture, le bonheur de partager ce voyage, l’envie de rentrer, la peur de rentrer, l’envie d’y retourner…

L’image est commune, pourtant juste là, il me semble que les routes américaines sont comme une analogie de nos vies, elles semblent droites et interminables. On doit pourtant s’arrêter pour profiter de ce paysage changeant. La Louisiane est un paradis, l’Indiana ressemble à l’enfer. Tout y est si grand que nos sentiments parfois ne sont pas assez larges pour s’y épanouir. À peine le temps de reprendre le souffle de la volonté.

Issue de la vieille Europe, je tends à essayer de comprendre au lieu de laisser la place à l’émotion.

Je me vole en essayant de me raccrocher à ce qui me rassure. À présent je suis dans l’âge du Midwest.








02/06/2012

Pensée en forme...?

On me demande souvent pourquoi je ne fais pas plus d'efforts pour rendre mon blog plus " soigné " dans sa forme, ceci afin qu'on puisse mieux le lire, avec plus de confort.
Bon, juste une chose, je ne connais rien à rien en ce qui concerne ce genre de trucs! J'arrive à dire quand la forme d'un contenu est belle ou pas, c'est déjà un départ...mais voilà moi, le graphisme, les polices, les trucs d'apparence vendeuse, l'efficacité...connais pas.
J'exagère, vous pensez bien, l'apparence des choses, je sais l'apprécier, sans aucun doute; mais tout dépend de quoi il s'agit. Mais là, il y a un certain obstacle technique que je ne saurai surmonter. Je veux bien trouver quelqu'un qui me rende toute cette histoire plus "jolie", il ne faudrait pas croire que je m'en fiche.
C'est juste que l'envie n'a jamais été forte. Est-ce orgueilleux de penser qu'on privilégie le contenu plutôt que la forme? Sans doute un peu, car si on veut réellement être efficace, l'un ne va pas sans l'autre; mais la dématérialisation de l'écriture est un fait qui distord le rapport à l'objet porteur de sens.
Je suis pourtant  la première à avoir abandonné mon carnet Moleskine au profit de ce blog, évidemment quand avant j'écrivais quelque chose dans mon cahier noir, je n'allais pas me mettre au milieu de la rue pour le lire à qui voulait l'entendre. Le blog a changé ça, je suis lue à présent, c'est le but.
Ne dirait-on pas Tatie Danielle qui découvre la technologie? Un peu non ...?
Il ne faudrait pas croire que j'ai découvert tout ça la semaine dernière. Simplement hier soir avec des amis, on a eu cette conversation sur le rapport au virtuel, sur le "comment c'était peut-être mieux avant" sur le " les kids d'aujourd'hui ne respectent plus rien" une vraie conversation de vieux cons! angoisse....
Je déteste parler "d'avant" de "maintenant", comme je l'écrivais récemment, je ne crois pas à la conjugaison ainsi qu'à la responsabilité du temps-si je peux m'exprimer ainsi- Il faudrait penser les choses globalement, prendre en compte l'ensemble des paramètres avant de s'exprimer et d'énoncer au final un discours plus proche d'un populisme de droite que des bonnes pensées de gauche un peu lasses qui tentent d'expliquer ce que seule,éventuellement,la sociologie peut essayer de faire. Ce qui me fend le coeur (à dire avec l'accent de Bourvil ou de ma grand-mère, à choix) c'est que l'âge rend normatif. Il en faut de la discipline pour ne pas tomber dans le raisonnement facile, dans la prise de position molle, dans la lassitude des autres. C'est comme si avancer dans le temps donnait des certitudes qu'on estimait justes.On enfile des perles de mots en ayant l'impression d'avoir compris la vie, la société. Non mais sérieux? Comment comprendre ce qui grince?
Ou comment confondre le féminisme avec une théorie reservée uniquement aux femmes et du même coup desservir le propos tout en se pensant progressiste.
Car voilà, s'il y a bien une chose que l'on sait mais qu'on se refuse d'accepter, c'est que l'apparence de notre société n'a rien à voir avec son contenu. La différence entre les deux est expansive et on a beau avoir envie de se l'expliquer, les traits que l'on croit avoir compris sont toujours un peu plus compliqués qu'il n'y parait.
Les idées et théories deviennent vulgaires quand elles sont mal appliquées, une certaine vigilence s'impose et c'est une urgence à ne pas négliger. 
Mince...je suis idéaliste, c'est chou; mais je refuse juste de trouver normaux certains discours. L'appauvrissement du débat me fait peur et pourtant je crois encore en la politique et même plus que jamais.
Tout est politique, les échanges dans les discussions entre amis peuvent l'être. Il faut simplement l'accepter et ne pas vouloir changer de sujet à chaque fois que l'on aborde ce qui grince. Et surtout, refuser de faire des raccourcis en se préoccupant plus de l'image que l'on renvoie de nous quand on parle,que de ce que l'on dit.
Il me semble qu'en fait, la fin de l'illusion se trouve alors être le début des idées.